Cours on-line
La phénoménologie :
son intérêt dans une conception systémique de l'homme malade
Marco Vannotti, Michèle Gennart
La phénoménologie est l'une des orientations majeures de la philosophie du XXe s. Elle a été le point de départ d'un renouvellement du paradigme de la psychologie et de la psychiatrie (L. Binswanger, E. Straus), de la biologie et de la médecine (V. von Weizsücker, F.J.J. Buytendijk). Moins que l'unité d'une doctrine, c'est le recours à une même méthode qui rassemble les penseurs qui s'en réclament.
Le mot phénomène
renvoie étymologiquement au verbe grec φαινεσθαι : apparaître, se montrer. Or, apparaître est un mode
privilégié de la rencontre, de l'entrée en contact
du sujet et de l'objet, de leur décisive prise de
connaissance
(Heidegger, 1927). Nous ne pouvons en effet parler
d'une chose, même objectivement, que si nous présupposons comme
réalisable la possibilité de faire l'expérience
vivante de cette chose, de la rencontrer en chair et en
os
. Ainsi, les phénoménologues cherchent avant tout
à décrire les grands formes d'expérience où
se réalise la rencontre primordiale entre l'homme et les
phénomènes
qui deviendront les
thèmes matriciels de son savoir, de son parler
ou de ses pratiques - corps, âme, monde, autrui, sacré, etc. Pour
ce faire, ils tentent de suspendre ou de mettre entre parenthèses non
seulement les théories et présupposés déjà
élaborés relativement à ces phénomènes, mais
même la question de savoir si ceux-ci renvoient à des
entités qui existent réellement
.
Cherchant à revenir en deçà de toute réalité
constituée, ils se focalisent sur la relation constituante
au sein de laquelle l'homme fait l'expérience du sens
d'être des phénomènes qu'ultérieurement,
une fois leur identité cristallisée, il pourra chercher à
connaître ou à traiter.
Ce faisant, l'approche phénoménologique ne
prône pas une attitude introspective, qui devrait se substituer à
la méthode empirique objectivante. Elle ne vise pas des
contenus de conscience
, supposés
intra-psychiques. Elle se tourne résolument vers ce moment, le plus
souvent inaperçu, où se joue et se rejoue, de façon
largement pré-réfléchie, notre contact avec notre monde,
nos prochains et nous-mêmes, centrant ainsi son intérêt
sur l'existence comme mode d'être fondamentalement intentionnel ou
ex-tatique
(ex-sistere signifiant
littéralement : se tenir hors).
La phénoménologie - qui, à certains égards, anticipe sur le constructivisme et le constructionnisme, sans toutefois que l'on puisse l'y réduire - est à même d'enrichir l'horizon de pensée et d'action du thérapeute systémique en différents domaines, et en particulier dans l'approche de la souffrance, du corps et de la maladie dite physique (cf. notamment von Weizsücker, 1940 ; Merleau-Ponty, 1945 ; Buytendijk, 1948 ; Straus, 1956).
Approche phénoménologique du corps
Notre corps, appréhendé en acte, comme corps
vivant, est toujours un corps propre, le corps-de-quelqu'un. Comme tel,
il n'est pas une forme close ; il est le foyer de notre engagement au
monde. Par la vue, par exemple, en regardant un paysage ou un film, nous sommes
aussi bien ici (ici d'où nous regardons) qu'au large de
notre corps, là où nous regardons. Notre corps est ce par
quoi nous sommes au monde, noués à lui en un
échange alternant les moments où nous
débordons
sur lui et les moments où nous
nous retirons en nous-même
. La conscience, la
réflexion silencieuse elles-mêmes sont des modes de notre
présence corporelle.
Réalisant notre présence au monde, notre corps réalise tout uniment notre présence l'un à l'autre. Par notre façon proprement humaine d'habiter notre espace corporel, nos sens, notre auto-mouvement, nous nous accordons même constamment, de façon pré-réfléchie, au mode de présence corporel de ceux avec qui nous sommes.
Le monde de la vie - le monde tel que nous y vivons, avant
tout recul réflexif - se profile comme un horizon qui a essentiellement
la forme d'un monde ambiant - monde qui nous environne et dont les
qualités sensibles (odeurs, lumière, ton des voix) -, de par la
communication pathique que nous nouons avec elle, déploient autour de
nous une certaine ambiance ou une atmosphère. Il se profile en
même temps comme un système de significations système qui intègre la structure signifiante des
situations dans lesquelles nous vivons, agissons et nous rencontrons les
uns les autres, et la profusion de significations émanant de notre
corporéitéy. Notre condition charnelle contribue en effet
pour une part essentielle à la genèse du sens et à la
constitution de la réalité
telle que nous
y avons accès ou telle qu'elle nous apparaît.
Approche phénoménologique de la maladie
Ressaisie en son niveau de réalité
phénoménologique - non pas telle qu'on peut l'objectiver en
faisant abstraction du sujet vivant qui la porte, mais telle qu'elle se
réalise dans le monde de la vie avant
toute
intervention médicale cognitive ou pratique - la maladie peut se
définir comme ce processus par lequel le sujet subit une atteinte au
départ de son propre corps. Des modifications peuvent survenir au
niveau biologique, mais la maladie et le pâtir (constitutif
de la condition de patient tout comme de la pathologie
)
ne deviennent des données phénoménologiques réelles
qu'à partir du moment où le niveau
personne
est impliqué, c'est-à-dire
à partir du moment où le sujet fait l'expérience d'un
malaise ou d'une détresse.
L'expérience pathique
de la maladie
La maladie n'est jamais, en ce sens, un
phénomène purement biologique. Elle atteint un organisme qui,
avant de pouvoir se réduire à un corps
physique
, est le corps propre d'une personne, un corps
habité. Or, c'est toujours au départ de son corps - et ce
n'est jamais qu'à travers celui-ci - que l'homme agit, ressent, pense et
communique, en sorte que tout événement qui l'atteint dans son
corps atteint immédiatement la base de toutes ses possibilités
d'existence. La notion d'expérience pathique de la maladie condense
précisément tout ce en quoi la maladie affecte ou fait
pâtir
le patient. Or, cette expérience,
ample et complexe, déborde largement ce que l'on isole comme
étant la proprioception.
Lorsque nous sommes en bonne santé et que nous
nous sentons bien
, nous pouvons oublier notre
corps ; nous nous appuyons sur lui pour vivre
au-delà
, pour nous consacrer aux choses et aux
êtres de notre monde. Dans nos jours de santé, notre corps
fonctionne pour nous dans le silence et le secret
(cf.
F.J.J. Buytendijk, 1951). L'atteinte à la santé se déclare
en ceci que quelque chose
dans notre corps, sortant de
la latence et s'imposant à nous avec insistance, nous perturbe ou nous
fait mal. La maladie produit ainsi une singulière division, voire
une dissociation entre nous-mêmes
et la partie de
notre corps qui nous fait souffrir. L'expérience pathique
première de la maladie peut ainsi se décrire comme le fait pour
le patient d'être retourné
sur une partie
de son corps, d'y être à la fois enchaîné sans
pouvoir s'en distraire et, en même temps, d'en être
aliéné, car tout se passe comme si la partie de son corps
qui le faisait souffrir n'était plus
lui-même
.
Mais la maladie ne se joue pas dans ce seul espace de la
présence à soi. Etre malade modifie notre
monde
- ce terme étant entendu, en un sens
phénoménologique, comme rassemblant ce qui, pour chaque sujet,
constitue l'Autre ; ce à quoi il a proprement affaire dans son
existence. Or, le caractère éprouvant de la maladie ne vient pas
seulement de ce que quelque chose nous perturbe à
l'intérieur de notre corps, mais aussi du fait que
cela
qui nous oppresse corporellement entrave ou, dans
les cas critiques, interrompt carrément nos autres possibilités
de réalisation, limitant ainsi notre horizon d'existence. Lorsque nous
avons fort mal ou sommes très mal, nous ne pouvons plus rien faire - que
ressentir douloureusement ce qui est en train de mal
aller
en nous. Une telle expérience est en outre souvent
traversée par la peur, car ce qui va ainsi mal, tout en se
déclarant en nous
, échappe à notre
contrôle et laisse affleurer la menace d'une destruction ou d'une mort
imminente (Lévinas, 1947).
La maladie nous éprouve donc en ce qu'elle
réduit notre monde et l'appauvrit en rapprochant ses limites de la
portée de notre corps - et cela en un sens mortifère, la mort
seule assimilant la personne, sans plus aucun dépassement, à
l'espace de son corps physique. A l'inverse, la maladie fait que notre corps
s'épaissit
; non seulement nous ne pouvons
plus l'oublier, comme nous le faisons le plus souvent en nous adonnant à
nos activités quotidiennes, mais il tend à devenir lui-même
une part importante de notre monde, une chose
qui nous
encombre, qui nous tourmente et dont nous ne pouvons pas ne pas nous
préoccuper.
En introduisant une scission dans le sujet entre le
soi
et une part aliénée de lui-même
- la part de son corps qui lui fait mal, dont il se désunit comme si
elle lui était étrangère, mais qui en même temps
l'obsède - la maladie ne peut manquer d'agir sur la vie
relationnelle du patient. En son niveau de réalité
pathique, la maladie a ainsi pour troisième espace de réalisation
la relation aux prochains. Elle envahit les espaces intersubjectifs tout comme
elle envahit l'espace du moi : elle devient alors un thème
lancinant autour duquel se focalisent l'attention, les gestes et les
échanges entre le patient et les membres de son entourage. Sous ses
aspects les plus douloureux et les plus critiques, elle transforme l'ouverture
du patient vis-à-vis des autres et la réduit en un sens que l'on
pourrait résumer en ces termes, certes trop schématiques :
aidez-moi ou laissez-moi
.
Dans la mesure où elle forme la sphère
d'appartenance primordiale du sujet, où elle constitue un lieu
privilégié des relations d'attachement - et, par le fait
même, de la polarité affective de base entre
sécurité et insécurité -, la famille occupe
bien sûr ici une place particulière. La maladie, surtout chronique
ou à risque vital, fait souffrir
les proches,
parfois non moins que le patient lui-même. Si elle constitue pour ce
dernier une menace portée à sa propre vie, elle constitue pour
les proches une menace de séparation et de perte.
La maladie, en tant qu'événement de vie,
atteint donc un organisme qui a en propre d'être un corps
subjectivé (toujours corps de quelqu'un) et d'être un corps
socialisé - marqué de part en part par la structure de
l'échange et, plus spécifiquement, par celle de la communication
intersubjective. Le principe selon lequel la maladie affecte toujours et
essentiellement un être social signifie d'une part qu'en
perturbant le fonctionnement biologique, elle atteint l'homme comme sujet de
relations, comme partenaire actif de telle ou telle collectivité de
vie. Il signifie à l'inverse - le fonctionnement biologique étant
rien moins que monadique, mais participant de façon constitutive au
réseau d'échange qui lie le sujet vivant à son
environnement - que l'évolution de la maladie est
"sensible" à ce qui se passe entre le patient et le contexte
intersubjectif dans lequel il s'inscrit
(Vannotti &
Célis-Gennart, 1998, 1999).
Conclusion
Si l'on se réfère au paradigme
biomédical dominant et aux présupposés qu'il
véhicule quant à la place dévolue à la
démarche scientifique dans la pratique médicale quotidienne,
la "science" et la méthode scientifique ont affaire avec la
compréhension et le traitement de la maladie, et non avec le patient et
le soin du patient
(Engel, 1980, p. 538).
L'importation en médecine de la méthode
analytique réductionniste des sciences classiques de la nature
s'accompagne d'une décision initiale que l'on peut condenser en ces
termes : être malade (avoir mal, se sentir mal, être
perturbé...) se réduit à avoir une maladie, une
entité morbide
à l'intérieur de
l'organisme. La voie méthodologique consiste dès lors à
transiter de l'homme qui est mal
aux faits et processus
morbides qui peuvent être identifiés dans son corps physique
(seule substance
observable et analysable à
loisir). L'ancien projet pathologique
institué
par la médecine grecque hippocratique (le projet d'un savoir relatif aux
souffrances ou aux passions
- ???? -
du vivant) se transforme en une somatologie - le corps lui-même
étant réduit à un objet, à un
agrégat d'organes et de fonctions, et se trouvant amputé par
là de son rapport constitutif au monde et aux modalités
concrètes de la vie
(Onnis, 1998, p. 24).
Le modèle biomédical comporte donc un
problème de base qui rend compte pour une bonne part du malaise
éprouvé dans la société face à la
médecine, et de celui que les médecins eux-mêmes peuvent
ressentir en présence de situations face auxquelles leur modèle
classique de pensée et d'action les laisse en partie démunis.
L'erreur qui fait de ce modèle un modèle
estropié, condense Engel, réside dans le fait qu'il n'inclut pas
le patient et ses attributs en tant que personne, en tant qu'être
humain
(1980, p. 536).
Les différentes dimensions constitutives de la vie de
l'homme se dessinent d'elles-mêmes, dans leur entrecroisement mouvant,
sitôt que nous nous intéressons, non au seul fait morbide, mais
à l'homme malade, et acceptons le difficile renoncement aux habitudes de
pensée qui risquent toujours de scléroser le mouvement même
de la pensée. Or, ce que la phénoménologie nous enseigne
avant tout, c'est à suspendre les préjugés
séculaires qui prédéterminent nos savoirs et même
notre regard. Tel le présupposé selon lequel le corps et la
psyché seraient des substances
différentes. Tel celui qui nous pousse à penser le psychique
comme intérieur
au sujet et, à ce titre,
comme plus lié
ou comme plus proche du somatique
que le social
, qui serait, lui, plus
extérieur
au corps. Ou tel celui qui nous
incline enfin à situer la subjectivité du côté
psychologique, et non dans le fonctionnement biologique, qui obéirait
pour sa part à des règles générales et anonymes,
à des lois de la nature
qui le
prédisposeraient, lui et lui seul, à une investigation et un
traitement scientifiques.
Par la patiente déconstruction des présupposés à laquelle elle s'adonne, la démarche phénoménologique pourrait en quelque sorte rajeunir notre regard et raviver notre écoute, en sorte que nous puissions prêter une attention non prévenue à ce que l'homme souffrant ou perturbé, de quelque manière qu'il le soit, peut nous enseigner d'authentique quant à notre commune condition d'hommes vivants.
Le thérapeute systémique peut faire sienne
cette démarche lorsqu'il se heurte aux limites et aux apories des
oppositions - souvent idéologiques - entre troubles somatiques, mentaux,
psychosomatiques, comportementaux, et aux alternatives rigides de traitement
qui en sont souvent co-extensives. Depuis presque un siècle, en effet,
au départ de différentes disciplines, le courant
phénoménologique n'a cessé d'explorer ce qu'en reprenant
une expression de G. Bateson, nous pourrions nommer la structure
qui relie
. La phénoménologie, à l'inverse, en
entrant davantage en dialogue avec les thérapeutes et chercheurs
d'orientation systémique, ne pourrait que tirer projet de la richesse du
regard cultivé par ceux-ci eu égard à la dense
complexité des relations interhumaines.
Bibliographie
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- Vannotti M., Celis-Gennart M. (1999) : L'expérience plurielle de la maladie chronique. Maladie pulmonaire et famille. In : Corps et thérapie familiale. Bruxelles : De Boeck Université ; Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, pp. 113-137.
- Weizsäcker V. von (1940) : Le cycle de la structure. Trad. franç. de M. Foucault et D. Rocher, préface de H. Ey. Paris, Desclée De Brouwer, 1958.
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